Roger BASTIDE

(1898-1974)
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Les textes de Roger Bastide actuellement disponibles en librairie :
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Les problèmes de la vie mystique [1931], PUF, "Quadrige" n° 226, 1996, 214 p.
Éléments de sociologie religieuse [1935], Stock, 1997, 206 p.
Le Brésil [1940-63], préface de C. Ravelet, éd. Bastidiana, 1997, 126 p.
Psychanalyse du Cafuné [1941], préface de F. Raveau, trad. de C. Ritui, éd. Bastidiana, 1996, 88 p.
Images du Nordeste mystique en noir et blanc [1945], préface de J. Duvignaud, trad de C. Beylier, éd. Actes-Sud, "Babel" n° 154, 1995, 289 p.
Art et société [1945] préf. J. Duvignaud et M. I. Pereira de Queiroz, L'Harmattan, 1997, 213 p.
Poètes du Brésil [1946], traduction de Christine Ritui, éd. Bastidiana Hors-série n° 7, 2003, 260 p., rééd. brésilienne : Poetas do Brasil, préf. A. Candido, éd. USP-Liv. Duas Cidades, 1997, 176 p.
Initiation aux recherches sur les interpénétrations de civilisations [1948], éd. Bastidiana, 1998, 100 p.
Sociologie et Psychanalyse [1948], PUF, "Quadrige" n° 192, 1995, 292 p.
La psychiatrie sociale [1949-54], préface de N. Le Guérinel, éd. Bastidiana, 1999, 156 p.
Pierre VERGER : Dieux d'Afrique, préface de R. Bastide [1954], La Revue Noire, 1995, pp. 7-8.
Brésil, terre des contrastes [1957], L'Harmattan, 1999, 358 p.
Sociologie du folklore brésilien [1959], L'Harmattan, 2007.
Le candomblé de Bahia, rite Nagô, et autres essais [1958], préfaces de F-H. Cardoso, J. Duvignaud & J. Malaurie, Plon, "Terre Humaine", 2000, 440 p.
Sociologie du folklore brésilien [1959], traduction de Christine Ritui, L'Harmattan, 2007, 198 p.
Les religions africaines au Brésil [1960], préface de G. Balandier, PUF, 1995, 578 p.
Sens et usage du terme structure dans les sciences sociales (R. Bastide dir.) [1962], "Introduction à l'étude du mot structure", éd. W de Gruyter, 1972, 165 p.
Sociologie des maladies mentales [1965], Flammarion, 1965, 282 p.
Les Amériques noires [1967], préface de J. Benoist, éd. L'Harmattan, 1996, 236 p.
Henri DESROCHE & Jean SÉGUY (dir) : Introduction aux sciences humaines des religions [1970], "L'état actuel de la recherche en ethnologie religieuse" (R. Bastide), éd. Cujas, 1970, pp. 129-144.
Le prochain et le lointain [1970], préface de F. Laplantine, L'Harmattan, 2001, 300 p.
Anthropologie appliquée [1971], éd. Stock, 1998, 249 p.
Le rêve, la transe et la folie [1972], Le Seuil, "Points Essais", préface de François Laplantine, 2003, 316 p.
Anatomie d'André Gide [1972], L'Harmattan, 2006, 174 p.
Poètes et Dieux [1973] (Études afro-brésiliennes), traduction de Luiz Ferraz, préface de Roberto Motta, L'Harmattan, 2002.
La notion de personne en Afrique noire [1973], "Le principe d'individuation. Contribution à une philosophie africaine" (R. Bastide), colloque international du CNRS, éd. L'Harmattan, 1993, pp. 33-43.
Les Haïtiens en France (avec F. Morin & F. Raveau) [1975], éd. W de Gruyter, 1975, 228 p.
Le sacré sauvage [1975] , préface de H. Desroche, Stock, 1997, 232 p.
Histoire des religions (H-C. Puech dir.) [1976], éd Gallimard "La Pléiade", vol. 3, 1976, 1472 p., "Les cultes afro-américains" (R. Bastide), pp. 1027-1050.

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Pour écouter Roger Bastide :
Conférence sur France Culture (rediffusion 1975)------>
1er interview de Roger Bastide par Claude Mettra (France Culture, 13/12/1974)------>
2ème interview de Roger Bastide par Claude Mettra (France Culture, 15/12/1974)------>



BIO-BIBLIOGRAPHIE DE R. BASTIDE
par Claude RAVELET
    Pourquoi ce titre ? Parce que la vie de R. Bastide est sans histoire, comme celles de durkheim et simmel, et qu'une simple biographie évènementielle ne remplirait même pas une page. Mais, comme durkheim, aussi, la vie de R. Bastide se confond avec son travail : ses nominations, les colloques, les écrits, les recherches. Aussi est-il nécessaire d'effectuer un aller-retour permanent entre les éléments biographiques et la bibliographie. D'où ce titre.
    Quelles sont nos sources ? Pour notre thèse de 1978(1) nous avons consulté "Mon ami Roger Bastide" de p. arbousse-bastide, paru dans Communautés en 1976, interviewé h. gouhier, p. arbousse-bastide, h. desroche, f. raveau, d. dauty, et établi une première biographie en annexe de la thèse. Ensuite c. beylier réalisa sa remarquable thèse sur L'Œuvre brésilienne de Roger Bastide et sa traduction commentée des Images du Nordeste mystique. Puis sont parus : - le n° Spécial des Cahiers d'Anthropologie (1978) consacré à R. Bastide, réalisé par d. dauty ;
- A produçâo intelectual de Roger Bastide produit par le cesa à São Paulo en 1985.
    Nous avons interviewé à nouveau h. gouhier, h. desroche, f. raveau, d. dauty, contacté par téléphone la famille bastide, c. petonnet, et envoyé un petit questionnaire à des personnes qui ont connu Bastide. 17 ont très aimablement répondu. Je voudrais ici les remercier. Cette biographie est une esquisse, bien des zones d'ombre demeurent, des faits restent à vérifier. Qu'elle soit considérée comme le rocher de Sisyphe, sans cesse à remonter !
    Roger Bastide est né le 1er avril 1898 à Nîmes. Fils d'intituteurs (marius bastide et delphine savannier), il est éduqué dans la religion protestante. Seul détail que nous connaissons de sa jeunesse et qu'il a confié à un proche : étant tout jeune, il lui arrivait de couper des insectes en deux et de les enterrer rituellement, un peu comme les enfants de Jeux interdits. Après l'école primaire de ses parents, il poursuit ses études au lycée de Nîmes de 1908 à 1915, et obtient une bourse d'études en 1915 pour préparer l'École Normale Supérieure au lycée Lakanal de Sceaux.

La guerre interrompt ses études, il part en 1916 faire son service militaire à Valence et profite de la proximité de Grenoble pour préparer une Licence de Philosophie. En 1917 il part au front comme télégraphiste, place très exposée. Après la guerre, au début de 1919, il profite des sessions spéciales courtes de préparation à l'École Normale Supérieure, destinées aux soldats démobilisés ; il les suit à Strasbourg avec ses amis p. arbousse-bastide et h. gouhier. Il échoue à une place près et, de fait, obtient une Bourse de Licence pour l'Université de Bordeaux.

Voilà donc R. Bastide, étudiant boursier à Bordeaux à la rentrée de 1919. Il fréquente les théatres, cafés et milieux littéraires de la ville, écrits des poèmes dont un, La montée au désert, a été conservé par p. arbousse-bastide. Il lit a.gide, m. proust, p-j. jouve, auxquels il consacrera de nombreux articles plus tard. En 1920 il présente, pour son DES de Philosophie, un mémoire sur "La renaissance du cynisme à Rome au Ier siècle avant J-C", texte non retrouvé. Ensuite il suit le cours de gaston richard. C'est à Bordeaux que durkheim a enseigné de 1887 à 1902. g. richard, qui lui a succédé, est très estimé par R. Bastide qui lit les grands sociologues, avec une prédilection pour raoul allier. Bastide consacrera plus tard plusieurs articles à g. richard et à r. allier.

En 1921, paraît le premier article connu de R. Bastide : Patronat social et christianisme social, dans la revue protestante Le Christianisme Social. En 1922 paraissent 3 textes : 2 sur le protestantisme et un sur la poésie, conférence donnée à Bordeaux le 3 mars.

R. Bastide, professeur de lycée     Titulaire de sa Licence en 1923, il obtient un poste de professeur à Clamecy, ce qui lui permet de résider à moitié à Paris en partant le jeudi de Clamecy par chemin de fer, et de suivre des cours en Sorbonne. Il fréquente les cafés de Montparnasse, les artistes, poètes et peintres, en particulier les surréalistes. En 1924 il passe le concours d'Agrégation et est reçu en même temps que R. Aron, V. Jankelevitch, E. Mounier, P. Arbousse-Bastide. Cette année-là J-P. Sartre le rate.
    À la rentrée de septembre 1924, le jeune agrégé est nommé professeur à Cahors. Dans cette ville, où il demeure en permanence, à la différence de Clamecy, il s'intègre davantage - il est vrai qu'il est plus dans son terroir du Sud - ; Il est élu conseiller municipal, est membre de la SFIO. L'était-il auparavant ? Nous n'en savons rien. Toujours est-il que ces activités politiques, municipales, lui prennent du temps. De 1923, où il prépare l'agrégation, à 1927, où il change d'affectation, Bastide ne publie rien, à notre connaissance. Par contre il se marie en 1926. Son beau-père est directeur du journal local : Le Quercy. En cette même année 1926, il est père d'une première fille : Suzanne. Après deux ans passés à Cahors, il demande sa mutation à Lorient, en bord de mer, à la demande de Mme Bastide. Autre lieu, autre culture. Nous ne savons rien de son activité à Lorient. Il semble que R. Bastide ne se soit pas très plu dans cette ville :
- il n'y reste que 2 ans ;
- il n'écrit rien, et n'écrira rien sur la Bretagne ; - sa production écrite, qui reprend en 1927, porte sur... le Quercy (2 articles dont un sur l'écrivain Quercynois André Lamandé).     En 1927 il publie également à Laon un poème très personnel, au ton de confidences : Dépaysements ; " Ce que j'ai cherché passionnément, c'est l'Aventure ", écrit-il. L'année suivante la production de Bastide prend une orientation qu'elle conservera : - Les textes de littérature : Marcel Proust et le pilpoul porte principalement sur le judaïsme de Proust, thème que Bastide reprendra d'ailleurs plus tard dans une revue brésilienne(2) ;
- Les textes sur la sociologie religieuse : Mysticisme et Sociologie qui inaugure déjà les préoccupations de l'ouvrage de 1931.
    En cette année 1928 Bastide demande sa mutation dans le Sud. Il est nommé à Valence où il reprend une activité politique, syndicale et littéraire. Il préface et commente dans des récensions, des ouvrages de l'écrivain socialiste Jules Blanc. Il collabore régulièrement aux revues suivantes : Revue du Christianisme Social, Revue Internationale de Sociologie, Grande Revue, Cahiers du Sud. Ses textes portent sur la littérature, en particulier a.gide, sur la sociologie (G. Richard, R. Allier). À noter que l'année 1928 est particulièrement féconde ; R. Bastide écrit 12 textes : 3 articles et 9 recensions. L'année 1930 l'est moins car : - R. Bastide prépare un livre : Les problèmes de la vie mystique, qui paraîtra en 1931 chez Colin ;
- il effectue une grande enquête sur Les Arméniens de Valence qui paraîtra dans la Revue Internationale de Sociologie en 1931. Il étudie les Arméniens en 5 chapitres :
- la démographie
- le mouvement associatif : communauté de souvenirs et de rêves
- la vie religieuse
- la vie familiale et professionnelle
- l'éducation et la transformation des mœurs
    En 1931, année où la France compte 7% d'étrangers et où les ligues d'extrème droite demandent leur départ, ce qui se fera d'ailleurs les années suivantes, R. Bastide écrit que "l'émigration est un facteur d'effort et de vie". D'autre part c'est sa première étude sur l'acculturation, qui n'est pas sans évoquer le début des Religions africaines au Brésil : "Une patrie, c'est d'abord le sol ; mais lorsque ce sol vous est ravi, peut-on se donner un territoire artificiel ? Les Arméniens [...] ont cru maintenir l'Arménie plus vivante en portant dans leurs cœurs et dans leurs pensées les images de la terre lointaine". En 1957 Bastide rajoutera dans leurs corps, et toute la sociologie bastidienne se dessine. Si les termes ne sont pas employés, les concepts d'enculturation, d'acculturation demandée, de syncrétisme, existent bel et bien dans ce texte étonnant de 1931.
    Entre 1928 et 1937, les années de Valence, R. Bastide écrit 97 textes : 2 livres, 33 articles, 62 recensions, soit une moyenne de 9 articles par an, ce qui n'est déjà pas si mal. Il traite principalement de littérature (Gide, Mauriac, André Chamson, P-J. Jouve), de sociologie générale (en particulier 3 textes sur G. Richard), de sociologie religieuse et du mysticisme, thème qui semble le hanter et imprègne tous ses textes, y compris ceux sur la littérature, l'école, la révolution, la poésie.
5 textes attirent particulièrement notre attention durant cette période : - les 2 livres : Les problèmes de la vie mystique et Éléments de sociologie religieuse ;
- Les Arméniens de Valence, déjà évoqué, qui préfigure les grands textes anthropologiques brésiliens ;
- deux articles sur le rêve : La plongée ténébreuse(3) et Matériaux pour une sociologie du rêve(4), qui inaugurent une grande série de textes qu'on appelera plus tard de Psychiatrie Sociale.
    À noter durant cette période, en 1932 le décès de son père et la naissance de sa deuxième fille Christiane. À noter aussi que Bastide commence à participer à des colloques :
           - 13-15 juin 1934 : Congrès de l'Union des Rhodaniens à Valence - 1937 : Congrès de la Fédération Drôme-Ardèche à Romans qui sont des colloques littéraires, et : - 1937 : Congrès de l'Institut International de Sociologie pour lequel il écrit un de ses grands textes : Les équilibres socio-religieux.     En 1937 il est nommé à Versailles, mais il n'y restera qu'un an, car en 1938 g. dumas, qui connait et apprécie Bastide, lui propose un poste de professeur de sociologie à l'Université de São Paulo. C. Lévi-Strauss, qui occupait ce poste depuis 1935, s'intéressait particulièrement aux indiens d'Amazonie. Il démissionna donc fin 1937 pour aller étudier des ethnies indiennes (Nambikwara et Bororo), rentrer en France et publier ses travaux. La guerre de 1939/40 et l'invasion allemande le feront émigrer aux États Unis. R. Bastide est pressenti pour remplacer C. Lévi-Strauss. Les autorités universitaires brésiliennes souhaitent un enseignement de sociologie durkheimienne. Malgré le bouleversement de vie Bastide n'hésite pas longtemps. L'Aventure tant espérée se présente. Il faut partir vite car le calendrier scolaire brésilien est décalé par rapport à la France.
Les années brésiliennes     En juin 1938 R. Bastide est à São Paulo. Il y retrouve son ami p. arbousse-bastide, en poste depuis 1934 et qui lui avait déjà parlé de son expérience brésilienne. Le premier texte de Bastide au Brésil, Méditations brésiliennes sur un marché de São Paulo(5), montre l'étonnement de Bastide devant un tel mélange de races et "leurs appels du pays quitté". Les préoccupations acculturatives de R. Bastide, et leurs rapports avec les Dieux, trouvent ici un terrain de prédilection. Aussitôt Bastide s'attache à la lecture des sociologues brésiliens et dès 1939 paraissent 6 articles et 5 recensions sur la sociologie brésilienne. À noter que ses premiers articles parus au Brésil en 1938 sont : - une étude sur les rapports inter-raciaux
- une réflexion sur Peinture et mysticisme
Entre 1939 et 1941 ses cours portent sur la sociologie générale et la sociologie de l'art.
En raison de la guerre qui éclate fin 1939, la famille Bastide restera 8 ans avant de retourner en France. Le Brésil, neutre dans le conflit, est pressé de choisir son camp. Une lutte d'influences s'engage, y compris culturelle. Dans cette optique Bastide écrit une série d'articles : - sur la guerre, le nazisme, la démocratie : 47 articles au total, dont certains sur De Gaulle, sur la résistance française, sur les écrivains engagés dans la résistance. Ces textes paraissent dans des revues de São Paulo (Diario, O Estado), mais pas dans la Revue de l'Alliance Française, bien sûr.
- sur la culture française: littérature (32 articles sur Racine, La Bruyere, Balzac, Proust, Claudel, Bergson, Gide, Bernanos, J. Romains, A. Chamson, Max Jacob, etc.), poésie (3), peinture, Rodin, l'influence culturelle française au Brésil (3). Ces articles paraissent dans des revues brésiliennes et dans la Revue de l'Alliance Française (7).
    Il faut noter que la production de Bastide durant cette période de guerre (1939-1945) est la plus intense de toute sa vie : il écrit 217 articles, 4 livres, 81 recensions, soit presque un article par semaine. Le plus fort de sa production se situe entre 1944 et 1945 : 152 articles soit un article et demi par semaine.
Les sujets les plus traités sont : - la littérature brésilienne (67 textes)
- la sociologie du Brésil (38 textes)
- la sociologie brésilienne (18 textes)
c'est-à-dire une production très centrée sur le Brésil. Bastide fréquente les écrivains et sociologues brésiliens : Mario de Andrade, Sergio Milliet, Paulo Duarte, Gilberto Freyre, etc.
    En 1940 paraît un article : Psicanalise do Cafuné, titre repris un an plus tard pour son premier livre brésilien. Ces 2 textes sont très importants car, en appliquant l'analyse psychanalytique à un objet sociologique, il ouvre une voie nouvelle: la psychiatrie sociale.
    Au début de 1944 (19 janvier-28 février) Bastide effectue un voyage d'étude dans le Nordeste, évènement capital dans l'évolution de l'anthropologue. Certes il connait déjà l'existence des Macumba paulistes, mais à Bahia, coupé de son milieu habituel de travail et de relations sociales, il va sauter le pas et connaître de l'intérieur le Candomblé, même si son initiation ne date pas de ce premier contact. Ses premiers textes sur ce voyage montrent une réelle passion : Impression de voyage (Revista franco-brasileira, 1944), Images du Nordeste mystique (O Cruzeiro, 1945) ; et la pensée de R. Bastide gagne en profondeur, le lien s'établit entre le mysticisme, l'art, la maladie mentale, le rêve, les changements culturels, autant d'adaptations du sacré dans les sociétés en transition. 1944 est l'année où Bastide écrit le plus de textes (87 articles, presque 2 par semaine). En 1945 le nombre d'articles diminue, par contre 3 livres voient le jour: les Images... déjà citées, Art et Société (fruit de ses cours à l'université) et Poetas do Brasil. À partir de 1946 les articles sur la guerre disparaissent - bien sûr - et le nombre de textes en Anthropologie et en Sociologie générale augmente. D'autre part, à partir de 1947, R. Bastide signe des chroniques sur l'actualité artistique parisienne dans des revues brésiliennes (A Manha, O Estado), fruits de ses congés bi-annuels en France.
    Les premières rencontres avec celui qui restera un ami et un collaborateur fidèle, pierre verger, datent de 1946. De ces années d'après guerre datent aussi les rapports réguliers avec g. gurvitch, qui lui propose en 1945 de le remplacer à Strasbourg (Bastide ne donnera pas suite), et qui le rejoint à l'université de São Paulo en 1947, mais Gurvitch ne s'y plaira guère et ne restera qu'un an.
    En 1948 Bastide fait un voyage dans le Sud du Brésil, en Uruguay et en Argentine. Deux livres paraissent, dont les titres montrent bien l'orientation théorique de Bastide dorénavant : Sociologia e psicanalise (São Paulo) et Introduction aux recherches sur l'interpénétration des civilisations (Paris) ; et en 1949, Introduccion a la psiquiatria social. Cette même année sa mère meurt. Et dès 1950 les premières atteintes de surdité se manifestent.
    Encore deux livres en 1950 et 1951, un nouveau voyage dans le Nordeste en juillet 1951, au cours duquel Bastide est initié au Candomblé sous le signe de Shango, et Bastide envisage son retour en France. Un poste de directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études lui est proposé par lucien febvre. R. Bastide ne quittera pas définitivement le Brésil, il décide d'enseigner durant l'hiver en France et de continuer son activité au Brésil durant les vacances universitaires françaises. Il reçoit le titre de Docteur Honoris Causa de l'Université de São Paulo. Alfred Metraux - comme il le note dans ses carnets(6) - est reçu à plusieurs reprises par R. Bastide, dont il fait la connaissance, en novembre 1951 à Sao Paulo (11, 12, 15, 18 novembre). Fin novembre R. Bastide rentre en France. g. gurvitch lui conseille de préparer une thèse. a. metraux, qu'il rencontre souvent au début de 1952, l'introduit à l'UNESCO et lui fait rencontrer le milieu sociologique parisien : Lévi-Strauss, Leiris, Rivet, G. Balandier, Margareth Mead de passage, etc.
    Entre 1952 et 1954 R. Bastide enseigne à Paris de novembre à juin et à São Paulo de juin à novembre. Il ramène de son séjour parisien hivernal des chroniques littéraires, artistiques (théatre, expositions de peinture, etc.), qu'il fait paraître dans des revues brésiliennes, en particulier Anhembi. En 1952 il effectue un voyage dans le plateau central du Brésil et travaille sur les relations raciales à São Paulo pour l'UNESCO. Le 6 novembre il est de retour à Paris et reprend ses rencontres avec a. metraux. L'UNESCO le charge d'une recherche sur les étudiants africains en France, qu'il réalisera avec l'aide de P. Verger. Il traduit Maîtres et esclaves de G. Freyre.
    En 1953 il reçoit la Légion d'honneur. Son séminaire de l'ephe est suivi assidument par A.Metraux. R. Bastide y fait intervenir des brésiliens, des africains, des psychiatres.
    En 1954 l'Institut d'Amérique latine lui confie 2 cours : Sociologie du Brésil, Études de littérature brésilienne. Au cours de son séjour brésilien de 1954, Bastide participe à plusieurs congrès : São Paulo (3 congrès), Rio. Fin août, il est à Récife et accueille H. Gouhier, en voyage d'étude.
    Entre 1951 et 1954 sa production de textes diminue (105 articles, 50 recensions, soit 3 textes par mois). Il faut noter que : -beaucoup de textes sont de courtes chroniques d'actualité artistique et littéraire;
-les aller-retour et voyages ne facilitent guère la production.
    En novembre 1954, c'est le retour définitif en France ; mais les ponts ne sont pas coupés avec le Brésil : -il y retournera en 1962 et 1973,
-il continue à envoyer ses chroniques à Anhembi jusqu'en 1958, et des textes sociologiques jusqu'en 1973,
-il reçoit ses amis brésiliens en visite à Paris.
    En fin de 1954, il reçoit à l'ambassade du Brésil à Paris le titre de Commandeur de l'ordre du Cruzeiro do Sul.
Le professeur parisien     Après avoir parlé de la France au Brésil, Bastide va parler du Brésil en France. Il n'est guère de congrès sur l'Amérique latine, de livres sur le Brésil, qui ne comporte la présence de R. Bastide. Sa production diminue en nombre : entre 1955 et 1959 : 66 articles, 32 recensions, 4 livres, soit une moyenne de 20 textes par an. Mais la fréquence des petites chroniques diminue, les textes prennent de l'ampleur. Certains grands textes datent de cette époque : La causalité externe et la causalité interne dans l'explication sociologique, Immigration et métamorphose d'un dieu, Le messianisme et la faim, Le messianisme raté, Sociologie et Psychologie, Introduction à l'étude de quelques complexes afro-brésiliens, etc.
De plus Bastide prépare sa thèse. Et les deux ouvrages qui en résulteront sont des monuments : Le Candomblé de Bahia et Les religions africaines au Brésil. Durant cette période les textes sur l'Afrique commencent à apparaître. En 1958, du 13 juillet au 22 septembre, Bastide effectue une mission pour l'Institut français d'Afrique noire, au Dahomey et au Nigéria, pour retrouver les sources des religions du Brésil. C'est P. Verger qui prépare sur place son voyage.
On lui propose de participer à des congrès internationaux : 1956 : Paris, congrès des écrivains et artistes noirs
1957 : Kassel, congrès de la Fraternité mondiale
1958 : Buckavu, congrès sur la santé mentale
1959 : colloque de Royaumont
    En 1957 R. Bastide présente ses 2 thèses. Pour la grande thèse, Les religions afro-brésiliennes, le jury est composé de G. Gurvitch, R. Aron, J. Piaget, A. Leroi-Gourhan et H. Gouhier. Félicitations du jury, bien sûr, et pourtant G. Gurvitch n'est pas réputé pour être tendre. Le même gurvitch qui, malgré sa rudesse, apprécie R. Bastide, lui confiera trois grands chapitres de son Traité de sociologie.
    En 1958 le nouveau Docteur es lettres se voit confier une chaire d'Ethnologie sociale et religieuse en Sorbonne. Il est chargé de cours de Licence en Ethnologie générale et en Histoire des religions, qui se déroulent au Musée de l'Homme. Les autres cours de Licence sont assurés par ses collègues et amis : leroi-gourhan pour la Préhistoire, et a. martinet pour la Linguistique générale. Les intitulés successifs de ses cours sont : 1958-59 : Les phénomènes d'acculturation
1959-60 : Histoire de l'ethnologie, La pensée symbolique
1960-61 : Ethnologie de l'éducation, Prophétisme et messianisme
1962-63 : Ethnologie et psychanalyse
1963-64 : Stratification et société, Les formes élémentaires de la stratification sociale, Mouvements messianiques et prophétiques en Afrique tropicale
1964-65 : Stratification sociale, Le fonctionnalisme
1965-66 : L'Anthropologie sociale appliquée
1966-67 : Le concept de structure en Anthropologie sociale
1967-68 : Structuralisme en Anthropologie culturelle et sociale
    Il participe aussi aux stages de terrain du Centre de Formation aux Recherches Ethnologiques (CFRE), créé par Leroi-Gourhan en 1947.
    De plus il est chargé d'un cours d'Ethnologie à l'Institut des Hautes Études d'Amérique Latine, en remplacement de P. Rivet, décédé ; et d'un cours à l'Institut d'Études du Développement Économique et Social.
    En 1959, il crée le Centre de Psychiatrie Sociale avec H. Baruk, et C. Morazé, son collègue de São Paulo. F. Raveau s'adjoint au groupe et R. Bastide installe son séminaire de l'ephe au centre. H. Baruk et C. Morazé seront appelés ailleurs. Le centre, qui s'appelle maintenant CREDA, restera dirigé par F. Raveau et R. Bastide.
    Dès lors, entre 1960 et 1968, R. Bastide va se consacrer à : - ses cours au Musée de l'Homme et les stages du cfre,
- son séminaire au Centre de Psychiatrie sociale,
- ses divers cours dans d'autres institutions,
- le suivi de ses étudiants en thèse,
- les nombreux jury de thèse auxquels il participera : L-V. Thomas (1958), Pierre Erny (1966), C. Petonnet (1967), C. Guillaumin, René Bureau, et bien d'autres ;
- de nombreux congrès internationaux aux invitations desquels il ne peut pas toujours répondre ; citons entre autres ses participations : 1961 : Congrès des philosophes de langue française (Montpellier)
1962 : Congrès des sociologues de langue française (Cerisy) avec G. Gurvitch, J. Cazeneuve, J. Duvignaud, G. Freyre...
Colloque sur Adaptation et agressivité (Paris)
1963 : Colloque sur Réincarnation et vie mystique (Strasbourg)
1964 : Colloque sur les capitales d'Amérique latine (Toulouse)
Table ronde sur l'adaptation des africains en France (Paris) avec F. Raveau
Colloque sur Le rêve et les sociétés humaines (Royaumont) avec R. Caillois
1966 : Congrès mondial de sociologie (Evian)
Congrès de médecine psychosomatique (Paris)
1967 : Colloque sur l'art nègre (Dakar) avec L-V. Thomas
Congrès des Africanistes (Dakar)
1968 : Congrès de psychiatrie (Dakar)
Colloque sur les relations raciales (dans le Sussex)
Colloque des sociologues de langue française (Neuchâtel)
Session ideric (Nice)
Colloque sur Créativité et guérison (Paris)
Colloque sur les apports culturels africains en Amérique latine (La Havane)
    En 1962 R. Bastide fait partie du MRAP et en 1964 il en est membre d'honneur. Pour ce mouvement il donnera plusieurs conférences.
    Cette même année 1962 (et jusqu'en 1965) les stages de terrain du cfre se déroulent en Normandie. Participeront à ces stages : J. Fribourg, C. Gaignebet, F. Morin, C. Petonnet...
    Toujours en 1962 R. Bastide fait un voyage à São Paulo en mission d'étude. Il en profite pour animer un séminaire et donner des conférences. En septembre il est à Bahia. Il y donne une conférence sur la pensée de Nina Rodrigues et retrouve P. Verger, maintenant totalement immergé dans le Candomblé.
    En 1965 R. Bastide devient Directeur du Laboratoire de sociologie de la connaissance, en remplacement de G. Gurvitch, décédé. Citons, en cette année 1965, dans le cadre du Centre de Psychiatrie sociale, des collaborations amicales avec G. Devereux, C. Morazé, C. Veil, P-H. Chombart de Lauwe.
    Également en 1965, la parution de Sociologie des maladies mentales inaugure une série des grands livres.
    Entre 1960 et 1968 sa production est de 131 articles, 126 recensions, 6 livres, soit un peu moins de un livre par an et un texte tous les 15 jours. Mais le nombre de recensions augmente tandis que le nombre d'articles diminue et, de plus, les recensions sont plus courtes : souvent quelques dizaines de lignes. Par conséquent la production écrite de R. Bastide est moins nombreuse. Mais les articles prennent de l'ampleur ; pour le tiers (43 textes) ils sont composés de cours et de contributions à des colloques.
    R. Bastide collabore régulièrement à la Revue de Psychologie des peuples, à Présence Africaine, aux Annales et aux Archives de Sciences Sociales des Religions. R. Bastide accepte volontiers les invitations à des séminaires, des tables rondes, en particulier de J. Duvignaud, P-H. Chombart de Lauwe, H. Desroche.
    1968 est l'année de sa retraite. Mais il quitte une université en plein bouillonnement, secouée par des contestations de toutes sortes, les professeurs sont quelque peu chahutés, on leur reproche d'être des mandarins. R. Bastide semblera attristé par cette remise en cause de l'autorité professorale. Mais s'il cesse ses cours, il poursuit son activité au Centre de Psychiatrie sociale, continue à suivre ses étudiants en thèse. Et surtout ses participations à des colloques s'amplifient. 1969 : Colloque sur les cultes de possession (Tours) avec J. Duvignaud
2 conférences à Monaco sur Ethno-sociologie des développements, avec H. Desroche
Table ronde sur la migration des ressortissants des dom (Paris)
Colloque sur la psychose (Montréal)
1970 : Colloque sur la Symétrie (Venise)
Conférence sur Sociologie et sexualité (Rabat) avec J. Duvignaud
Symposium sur Culture et développement en Haïti (Montréal)
1971 : Colloque sur Thérapie du couple et de la famille (Paris)
Colloque sur les missions protestantes (Montpellier)
Colloque sur la notion de personne en Afrique noire (Paris)
Colloque sur L'homme de couleur dans la société des blancs (Toulouse) avec F. Raveau
1972 : Colloque sur la migration des ressortissants des dom (Paris)
Colloque unesco sur les notions de race, d'identité et de dignité (Paris)
1973 : Colloque sur Le voyageur et le messager (Chambéry)
Conférence sur les migrations (Rome)
Rencontres de Genève sur Le besoin religieux
    Comme on le voit Bastide acquiert de plus en plus une stature internationale.
    En 1971 il effectue une mission au Canada (sherbrooke) avec H. Desroche. Et en 1973, durant l'été jusqu'en septembre, il part en voyage d'étude au Brésil, avec l'intention d'analyser Les religions africaines au Brésil 20 ans après. Il est guidé à São Paulo par son étudiant R. Ortiz et retourne à Bahia. En septembre il donne une conférence à São Paulo. Déjà il se plaint de douleurs corporelles.
    La production de ces 5 dernières années est constituée de 99 articles, 47 recensions, 7 livres. Elle est en baisse (20 articles par an), les recensions diminuent, les préfaces augmentent. De plus, sur les 7 livres, seuls Anthropologie appliquée et Anatomie d'André Gide sont des textes originaux, Les Haïtiens en France est un texte collectif, les autres ouvrages : Le prochain et le Lointain, Le rêve, la transe et la folie, Estudos afro-brasileiros et Le sacré sauvage, sont des reprises d'articles déjà publiés ailleurs. Par contre ce sont de grands ouvrages. Le dernier, posthume, a été agencé par H. Desroche en accord avec R. Bastide.
    Le 2 janvier 1974, R. Bastide est hospitalisé à La Salpétrière pour une paralysie des membres inférieurs. Il dira qu'il se sent coupé en deux, comme les insectes de son enfance. Il est ensuite transféré dans une clinique de Maison-Lafitte où il décède le 10 avril. Une cérémonie funéraire a lieu, avec la participation d'un orchestre brésilien. L'enterrement aura lieu à Anduze le 16 avril, après une cérémonie protestante.
    Après sa mort 11 articles paraîtront encore, reprises de textes anciens ou parution de textes écrits en 1973, et la version française de Art et Société (1977). 229 articles ont été consacrés à R. Bastide. En France : 25 articles, presque tous posthumes, 93 recensions de ses ouvrages, un livre d'hommages : L'Autre et l'Ailleurs, une bibliographie (CREDA, 1978), et 3 thèses (D. Dauty, C. Beylier, C. Ravelet). Depuis le début des années 1980, R.Bastide est un peu oublié dans le monde sociologique. La ré-édition des œuvres brésiliennes, annoncée dans Art et Société, ne s'est pas réalisée. Nos collègues brésiliens ont été plus actifs : inventaire bibliographique (CESA, 1985), 65 articles sur Bastide dont 30 posthumes, 46 recensions de ses ouvrages, un colloque (1976), 2 livres. La traduction en portugais des livres de Bastide qui n'avaient pas encore été traduits, est maintenant réalisée et attend un éditeur.
En guise de conclusion : l'homme, l'œuvre     Nous n'avons entendu, lu que du bien de R. Bastide. Seul A. Metraux, dans ses carnets, se déclare déçu des cours de R. Bastide, mais reconnait la valeur de ses écrits. La fumée des cigares que Bastide prisait tant, génait quelque peu dans les réunions. À part cela R. Bastide était très aprécié de ses amis et étudiants.
    Le mot qui revient le plus souvent est celui de courtoisie. Un homme courtois, faisant preuve de gentillesse et de modestie, empreint d'une bonté naturelle, visant à " aider les candidats, jamais à les accabler " (D. Paulme), dirigeant attentivement ses étudiants, n'économisant pas son temps pour parfaire leur travail. " Un ami généreux d'une intégrité intellectuelle et morale " (F. Fernandes) ; modeste, mais d'une "tolérance vigilante" (F. Fernandes), " indulgent pour les êtres, exigeant pour les actes ; il acceptait qu'on pense autrement que lui, il ne tolérait pas qu'on parle ou écrive à la légère " (C. Veil). Il faisait preuve d'ouverture d'esprit et d'a-conformisme. "Timide, mais occultant des sentiments ardents" (F. Fernandes). " Le seul universitaire que je n'ai jamais entendu dire du mal d'un de ses collègues " (L-V. Thomas), et P. Arbousse-Bastide écrivait aussi que " je ne l'ai jamais entendu dire du mal de personne ". C. Lévi-Strauss nous a écrit : " J'ai toujours eu une grande estime pour sa personne et ses écrits ".

    La question de son appartenance religieuse profonde reste posée. Protestant par éducation (il a écrit 23 textes sur le protestantisme), à la recherche permanente de la spiritualité qu'il a trouvée au Brésil, en Afrique ; mais établissant des balustrades pour ne pas tomber dans le gouffre ouvert par les dieux, il établissait dans ses interventions orales une distanciation vis à vis des rites dont il parlait. Mais certains textes sont si ardents qu'ils transgressent l'habituelle distance sociologique(7). Alors R. Bastide protestant cévenol ou adepte du vaudou brésilien ?

    Les œuvres les plus connues et les plus prisées de nos étudiants - nous semble-t-il - sont : Anthropologie appliquée et Le rêve, la transe et la folie. Pourtant R. Bastide laisse une œuvre considérable : 1345 textes, composés de 30 livres, 800 articles, 18 documents polycopiés, 40 préfaces, 440 recensions ainsi que 17 textes non datés ou non référencés. Ce décompte ne correspond pas à celui de C. Beylier (1355 titres) car nous n'avons compté qu'une fois les textes parus dans des revues différentes. Beaucoup reste à faire pour répertorier les inédits, classer la correspondance. F. Morin a déjà commencé ce travail.
    Nous avons tenté une première comptabilité par thèmes. Bastide a écrit le plus sur le Brésil (473 titres), son pays d'accueil, sur la littérature (267 titres), et sur la sociologie générale et l'anthropologie (285 titres). Les textes sur le Brésil sont 4 fois plus nombreux que ceux sur la France. On peut classer son œuvre de la manière suivante :

- les textes théoriques en sociologie générale, sociologie religieuse et anthropologie(428) ;
- les monographies ethnologiques ou sociologiques, sur le Brésil (108), sur l'Afrique, la France ou d'autres pays (40) ;
- les études de psychiatrie sociale (80) ;
- les études de sociologie brésilienne (32) ;
- les textes sur la littérature française ou brésilienne (244) ;
- les textes sur l'art, sous forme de chroniques : peinture (26), théatre (21), cinéma (10), danse, musique ; sur la sociologie de l'art (66), en particuier sur le folklore et l'architecture ;
- les réflexions philosophiques (84) ;
- les textes de circonstance sur la guerre, les relations internationales (47) ;
- tout un corpus de textes divers sur l'éducation (20), la psychologie, le socialisme, le racisme, les statistiques, l'histoire, le Vatican, la relaxation, l'homosexualité, etc.
    Devant un tel foisonnement on est saisi de vertige et on peut avoir une impression de dispersion. Mais au fil des lectures une unité - petit à petit - se dégage, que Bastide exprimera à la fin de sa vie.
    Si l'on met à part les textes de circonstance - et d'ailleurs pas tous - les préoccupations bastidiennes sont de 5 sortes : 1- le mysticisme et la sociologie des religions ; comment la spiritualité se manifeste-t-elle chez des peuples différents ?
2- les interpénétrations de civilisations et leurs phénomènes subséquents : syncrétisme, acculturation, coupure, etc. Dans les changements culturels, c'est le religieux qui résiste le plus, même quand l'assimilation sociale semble totale ;
3- la poésie, la création artistique (en particulier picturale) sont des aventures spirituelles, mystiques ;
4- dans la boutique obscure de nos rêves s'opère la plongée ténébreuse du rationel dans l'irrationel et vice-versa ;
5- les maladies mentales "sont aussi des maladies du sacré" ; auxquelles la transe rituelle tente d'apporter une solution.
    À travers ces 5 thèmes majeurs de l'œuvre bastidienne on voit que nos lectures sont guidées en permanence par le même fil d'Ariane : le sacré. Religion, acculturation, art, rêve, folie, sont autant de récurrences du sacré, comme le titre premier du Sacré sauvage le laissait entendre. Il nous semble que c'est dans Le sacré sauvage que l'unité de l'œuvre bastidienne se manifeste. Unité mais non systématisation. Bastide se méfiait des théories englobantes, des idéologies, préfèrant la pensée obscure et confuse aux grands systèmes explicatifs, marxistes ou structuralistes.

    Après 10 ans de montée au désert, la situation est peut-être mûre pour une redécouverte de cette pensée riche et multiforme. Nous ferons tout pour cela.

(Septembre 1992)