Jean DUVIGNAUD
1921-2007

Ancien Président de BASTIDIANA
Ancien Président de la Maison des Cultures du Monde
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Jean DUVIGNAUD en 1960 à Chebika (Tunisie)



BIOGRAPHIE

    Né le 22 février 1921 à La Rochelle, fils d'Auguste Auger et de Jeanne Duvignaud. Études au lycée Henri IV puis à la Faculté des Lettres de Paris, Docteur ès Lettres. Professeur de philosophie aux lycées d'Abbeville puis d'Etampes (1947-1956), Chercheur au CNRS (1956-1960), Maître de conférences à Tunis (1960-1961), Assistant à la Sorbonne (1961-1965), Maître de conférences puis Professeur à Tours (1965-1980), Professeur à Paris VII (depuis 1980). Maintenant à la retraite. Ancien Président de la Maison des Cultures du Monde. A été chroniqueur dramatique de la Nouvelle Revue Française (1953-1955), Directeur de la collection "Les grands dramaturges" (1954-1956), chroniqueur aux Lettres Nouvelles, à L'Express et à L'Observateur, actuellement Directeur de la revue : L'Internationale de l'Imaginaire. Chevalier de la Légion d'honneur. Décédé le 24 février 2007 à La Rochelle.

(D'après le Who's who)


BIBLIOGRAPHIE

- Le sommeil de Juillet
- Le piège
- Les idoles sacrifiées, Gallimard, 1951.
- Buchner, dramaturge
- L'or de la République, Gallimard, 1957, rééd. 1984.
- Pour entrer dans le XXe siècle, Grasset, 1960.
- La chasse à l'aigle, Gallimard, 1960.
- Arland, Gallimard, 1962.
- Sociologie du théâtre, PUF, 1965 (2ème éd. 1973 sous le titre Les ombres collectives, PUF)
- La Tunisie
- L'acteur, esquisse d'une sociologie du comédien, Gallimard, 1965, rééd. Archipel, 1993.
- Durkheim, PUF, 1965.
- Introduction à la sociologie, Gallimard, "Idées" n° 115, 1966, 185 p.
- Sociologie de l'art, PUF, 1967, rééd. 1984.
- Chebika, Gallimard, 1968, rééd. Plon, 1991.
- Anthologie des sociologues français contemporains, PUF, 1970.
- Spectacle et société, Denoël, 1970.
- L'empire du milieu, Gallimard, 1971.
- Marée basse, Gallimard, 1971.
- Guide alphabétique de sociologie, Denoël, 1972.
- Fêtes et civilisations, Weber, Genève, 1973 ; rééd. Actes Sud, 1991.
- Le langage perdu, PUF, 1973.
- Essai sur la différence anthropologique, 1973.
- L'anomie, Anthropos, 1973 ; rééd. La Découverte, 1986.
- Tunisie, 1974.
- La planète des jeunes, 1975.
- Le théâtre contemporain, Larousse, 1975.
- Le Ça perché, Stock, 1976.
- Le don de rien, Stock, 1977.
- Lieux et non lieux, Galilée, 1977.
- La banque des rêves, Payot, 1979.
- Sociologie de la connaissance, Payot, 1979.
- Le jeu du jeu, Balland, 1980.
- Violences et non violence, Éd. Rationalistes, 1980.
- Klee en Tunisie, La Bibliothèque des arts, 1980.
- Les tabous des Français, coll. 1981.
- Chroniques berbères, Hachette, 1981.
- Le favori du désir, Albin Michel, 1982.
- Fêtes et civilisations, Scarabée, 1984, rééd. Actes-Sud, 1991.
- Sociologie de l'art, PUF, 1984.
- Le propre de l'Homme, Hachette, 1985.
- Hérésie et subversion, La Découverte, 1986.
- La solidarité, Fayard, 1986.
- Théâtre et sciences de la vie, Maison des Cultures du Monde, 1986.
- La genèse des passions dans la vie sociale, PUF, 1990.
- L'almanach de l'hypocrite, De Boeck, 1990.
- Dis, l'empereur, qu'as-tu fait de l'oiseau ?, Actes-Sud, 1991.
- Le singe patriote, Actes-Sud, 1993.
- Perec ou la cicatrice, Actes-Sud, 1993.
- L'oubli, Actes-Sud, 1995.
- B-K., baroque et kitsch, Actes-Sud, 1997.
- Pandemonium du présent, Plon, 1998.
- Le rire, et après..., Desclée de Brouwer, 1999.
- Le prix des choses sans prix, Actes Sud, 2001.
- Les Octos "béants aux choses futures", Actes Sud, 2003.

Les nombreux articles ne sont pas indiqués.


NOTRE BASTIDE
par Jean DUVIGNAUD


    Bastide aime-t-il les hommes ou ce qui les dévore ? Il a écrit sur Gide un livre court, intense, Gide dont le Prométhée mal enchaîné parle ainsi de cette passion pour l'absolu à laquelle bien des noms peuvent convenir...

    Que cherche-t-il, lui, le philosophe issu du protestantisme cévenol, quand il part au Brésil ou en Afrique. Certainement pas, comme d'autres, tant d'autres, afin d'y retrouver confirmation de concepts d'école, ni simplement pour y chercher refuge. Il sait les détours de la psychologie et de la psychanalyse, sans en tirer de recettes : l'expérience vivante des sociétés étrangères est trop complexe et imprévisible pour la réduire à ce que l'occident a su ou a cru découvrir de lui-même.
    S'il s'imprègne de la vie brésilienne d'il y a cinquante ans, professeur qu'il est à São Paulo, s'il en maîtrise la langue, c'est au monde africain des fils et arrière petits fils d'esclaves qu'il s'attache. Et justement, parce que ces derniers, dans les quartiers suburbains des villes, et surtout à Bahia, se livrent à des exercices spirituels ou s'emmêlent des croyances religieuses et le rituel capable de restaurer le continent perdu. Une démarche parallèle à celle de Michel Leiris, en Ethiopie.
    Bastide s'est investi dans l'existence collective brésilienne, ses parlers, ses proverbes, ses poètes et ce qu'on appelait encore d'un mot aujourd'hui dévalué et presque honteux son folklore : le corps, les rythmes, les odeurs, les sons, l'absorption des mets et des liquides dont la syntaxe est comme une "carte du Tendre" d'une spéculation infinie qui ne doit rien à l'écriture. Est-ce C. Assis Chateaubriand qui lui suggère de se rendre à Bahia en I944 ?
    Qu'importe! " J'ai flâné, j'ai rêvé dans de vieilles églises, je me suis introduit dans les candomblés, je me suis perdu dans le carnaval ". Non, il n'est pas le pendant européen encombré de ses concepts, mais celui qui chemine dans les terrains vagues de la vie sociale, à la recherche de cet "infini sensible" dont parlait Weber, que ce dernier a pressenti et qu'il n'a jamais exploré.
    Ses grands livres qui, après les Problèmes de la vie mystique de 1931 et ses Images du Nord-Est mystique sont en quête d'une explication qu'exige la sociologie et c'est vers une Sociologie des interprénétrations de civilisations qu'il en arrive aux Religions africaines du Brésil. Est-ce que le terme de "religion" convient ? J'en doute.
    Le "candomblé", le lieu de transe et de possession n'est pas - pas encore - une religion quand il l'examine - et quand P.Verger m'y a conduit au quartier de Vasco de Gama de Bahia en 1962, même si, depuis, sous l'influence des rituels européens, des lois, du tourisme, il est devenu une sorte d'église.
    C'est aussi l'époque où il se prend d'amitié pour Gilberto Freyre dont il traduira le maître livre Casa grande e sensala qui, lui aussi pour sa part, avait entrepris la reconstruction historique du passé Nordestin et que L.Febvre comparait à Michelet. Peu après la mort de Bastide et suivant ses traces en compagnie de Freyre à Pernambouc, j'ai entendu que l'on parlait encore du "petit homme" familier et chaleureux qui s'était indentifié aux autres sans se perdre lui-même de vue.

*
    Bastide, je l'ai vu à la tâche dans les marchés marocains où nous avons fureté après je ne sais plus quel colloque. Il reniflait les odeurs, entrait dans les échopes, écoutait les discussions mêlées de gestes, suivait des pistes de lui seul connues.
    Ce jour-là, il s'arrêta devant un étal minuscule. Un vieillard y vendait des fruits, des bijoux et quelques caméléons sèchés : le fil directeur conduisant à une confrérie de ikhouân, de frères pratiquant les rites de la transe, me dit Bastide. Au marché, l'on échange des choses, mais aussi les signes de la convivialité de l'homme avec ces "dieux rêvés" dont parle aussi Desroche.
    Que n'apprenait-on pas au cours de ces promenades, au Brésil, en Afrique et même dans les rues de Paris ; il semblait que rien ne lui échappât de ces signes subtils qui donnent accès à une vie souterraine, aux terres encore indéfrichées de l'expérience commune.
    Ainsi, se prit-il d'intérêt pour ces rêves qu'écrivait Georges Perec réunis dans un livre, la Boutique obscure, dont il fit la post-face. Des rêves afro-brésiliens aux rêves africains, il suivait le cours, notant combien ceux du Français n'étaient point tournés vers l'être intime, intérieur, mais projetés vers l'extérieur, actifs symboles d'"une contestation de l'ordre social", comme si l'onirisme était un combat de la liberté d'être contre les contraintes. Cette exploration des rêves d'un des plus fascinants jeunes écrivains de l'époque, fut aussi, sans doute, un de ses derniers textes. Il m'a dit alors : " je pars au Brésil, et ce sera pour l'ultime fois ". Ce qui fut.

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    L'ethnologie, la sociologie, un métier ? Ce serait une image de boutique! une vocation, plutôt, une initiation à l'immense, infinie richesse des expériences réelles et possibles - lesquelles ne se réduisent pas à des figures de rhétorique - exotisme, différence. Ne s'agit-il pas d'un défi qui en appelle à des investigations inlassables et sans cesse renouvelées ? Au Maghreb, j'ai vu Jacques Berque si proche de Bastide en cela, parcourir le paysage social et mental à la recherche d'un sens ou d'une parole encore muette et en attente de sa légitimité. À cela, une dénomination scolastique ne convient guère. L'anthropologie, au sens que Groethuysen donnait à ce mot, conviendrait mieux pour définir ces aventuriers du monde moderne.
    " Il n'y a de science que du caché ", disait Bachelard. Et, souvent, Bastide et Gurvitch discutaient sur les procédures qui pouvaient donner accès à ces figures de l'être commun dissimulées sous la croûte des apparences : toutes les démarches étaient bonnes si l'on prenait soin de ne pas se laisser paralyser par des concepts utiles et provisoires (les "concepts opérationnels") ou par des idéologies. La vie collective dans ses multiples phases déborde nos certitudes.

    Ainsi Bastide a cru que les créations imaginaires, si enracinées qu'elles fussent dans la trame de l'existence matérielle, n'étaient pas différentes des exercices de la transe ou de la possession. Ce qu'il a appelé une "sociologie de l'art" - un terme imposé par les classifications éditoriales - n'est-elle pas une recension des formes par lesquelles l'homme se laisse "dévorer" par ces anticipation du non-encore-vécu, des utopies de l'invention ? " Une transcendance de la liberté, surgie de l'immanence collective ", disait Gurvitch, capable de briser les structures établies et d'ouvrir l'homme à ce qui n'est pas encore.

Jean DUVIGNAUD avec Roger BASTIDE à Tours en 1972
(Colloque sur les cultes de possession)