Philippe LABURTHE-TOLRA

né en 1929
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Fondateur de l'Association Roger Bastide (1979)
Président de BASTIDIANA
Tél/fax : 0140671766


BIOGRAPHIE PROFESSIONNELLE

    Actuellement Professeur émérite et Doyen honoraire, Faculté des sciences humaines et sociales de la Sorbonne, Université René Descartes, Paris V ; Professeur associé à l'Université francophone Internationale Senghor d'Alexandrie (Egypte).
    Agrégé de philosophie (1962) et Docteur ès lettres et sciences humaines (1975) il a été professeur de lycée au Mans, à Evreux et à Paris (1954-1958), puis à Porto-Novo (Dahomey, 1962), Fondateur-Directeur du Centre d'Enseignement Supérieur de Porto-Novo (1962-1964), Chargé d'enseignement de philosophie et Directeur du Département à l'Université du Cameroun (1964-1972), Professeur et Directeur de l'UER de psychologie, sociologie et sciences de l'éducation à l'Université de Rennes II (1972-1976), Professeur d'ethnologie à Paris V (1977-1982) et Administrateur du Centre universitaire de Clichy (1978-1980), Détaché à l'Université de Ouagadougou (1982-1986) puis de retour à Paris V comme Directeur du laboratoire d'ethnologie, chargé de mission au CNRS (1994-1995) et enfin Directeur de Département des sciences sociales (1996) et Doyen de la Faculté des sciences humaines et sociales de la Sorbonne (1997-1999).


BIBLIOGRAPHIE

- Initiation africaine (avec R. Bureau), CLE, Yaoundé, 1971.
- Minlaaba, histoire et société traditionnelles chez les Beti du Cameroun Méridional,
    Honoré Champion, 1977.
- Les Seigneurs de la forêt, Publ. de la Sorbonne, 1981.
- Initiations et sociétés secrètes au Cameroun : les mystères de la nuit, 1985.
- Le pays de Redon (dir.), L'Harmattan, 1985.
- Le tombeau du soleil, roman, O. Jacob, 1986.
- L'étendard du prophète, roman, O. Jacob, 1989.
- Fang (avec C. Falgayrettes-Leveau), Dapper, 1991.
- Conter et chanter en pays de Redon (dir.), L'Harmattan, 1992.
- Ethnologie-Anthropologie (avec J-P. Warnier), PUF, 1993. Rééd. PUF "Quadrige", 2003.
- Roger Bastide ou le réjouissement de l'abîme (dir.), L'Harmattan, 1994.
- Critiques de la raison ethnologique, PUF, 1998.
- Vers la lumière ou le désir d'Ariel. Sociologie de la conversion, Karthala, 1999.
- Écoles de liberté, éd. de Paris, 2001.

Ainsi que les traductions de :
- Le lion et la perle (Wole Soyinka), CLE, Yaoundé.
- À travers le Cameroun du Sud au Nord (Curt von Morgen), CLE, Yaoundé, 1974.

et 85 articles et contributions (à ce jour).


L'INACTUALITÉ DE ROGER BASTIDE


par Philippe LABURTHE-TOLRA


    La tâche du sociologue n'est-elle pas de tenter de comprendre tous les phénomènes sociaux, y compris ceux qui, pour des raisons diverses, peuvent lui déplaire ?
    Il est pour nous de bonne politique, et nous avons raison selon "l'éthique de la conviction", de proclamer l'actualité de Roger Bastide. Mais il est aussi de nécessité scientifique, entre nous, d'examiner la ou les raisons de son manque de rayonnement actuel en France, Sans jamais l'avoir lu d'ailleurs, nombre de nos collègues de l'establishment sociologique actuel font la fine bouche lorsqu'on le cite. Il semble par exemple que ce fut le cas à propos de la soutenance de thèse d'André Mary. Je regrette ici l'absence aujourd'hui de Jean Malaurie qui a su si justement dénoncer il y a quelque temps dans un numéro d'Hérodote la partialité, la vision unilatérale qui a régné dans les instances sociologiques au pouvoir, et qui a entraîné, vous le savez, le refus de toute subvention du CNRS à notre colloque international de 1992 sur Bastide.

    Ayant posé la question de cette non-reconnaissance ou méconnaissance, je ne fais que suggérer quelques réponses possibles.

1) Avant la lettre, Bastide était anti-médiatique. Son charisme auprès de ses disciples et élèves fut immense, mais parce qu'il leur donnait à apprécier son intériorité, fait de vaste savoir et d'attention à autrui. En revanche, il n'avait rien de la certitude de soi qui fait les Bernard Tapie de notre discipline. Au lieu d'une vedette des forums et d'un batteur d'estrade, c'était un vrai philosophe socratique, sans apparence mondaine comme Socrate lui-même, d'allure modeste, de petite taille et de bonne heure handicapé par la surdité. Il fallait briser l'apparence, comme ses étudiants et les Brésiliens ont su le faire, pour atteindre la substantifique moëlle.

2) Bastide n'a pas été un homme de réseau. Agrégé, mais pas normalien. Socialiste, mais pas communiste. Sociologue des religions, mais pas durkheimien. Protestant d'origine, et c'est un réseau bien sûr, mais quand même marginal en France. Ceci conjugué à son absence de mondanité. Je suis frappé qu'on ne lui renvoie jamais l'ascenseur. Il écrit sur Gide. mais qu'est-ce que Gide écrit sur lui ? Il parle dans ses cours de Balandier et Lévi-Strauss, est-il payé de retour ? Il a été longtemps éloigné au Brésil, loin des cercles parisiens qui, bien à tort, associent Brésil à exotisme, football et samba. Voyez ici le contraste avec l'élégant et brillant Lévi-Strauss, esprit libre, certes, bien au-dessus des réseaux, mais qui choisit les États-Unis plutôt que le Brésil, dès qu'il s'agit de retourner en Amérique. Cela ne fait-il pas plus sérieux, n'est-ce pas plus rentable ?

3) Bastide a été un homme de haute culture critique sans jamais devenir un homme de système. Or c'est capital à Paris où, depuis le XIe siècle, on se montre si préoccupé par la théorie et l'esprit de système. Je pense que voilà le plus grave reproche explicite qu'on a pu lui faire - et qui est à mes yeux un compliment - : celui de ne pas avoir construit une théorie globale, de s'être contenté de théories partielles, et d'avoir produit une œuvre éparpillée, pointilliste, scrupuleuse, en créant et en approfondissant par exemple un concept comme celui de coupure, alors que la mode est plutôt de construire des fausses fenêtres pour les symétries.

4) Il est inévitable que son vocabulaire date. On trouvera chez lui quelques traces d'un certain paternalisme inévitable chez un Européen né au XIXe siècle, qui parle de tribu, etc... Des concepts doivent être précisés, tel celui d'acculturation, par exemple, qui englobe à la fois les contacts culturels et les changements culturels, et qui se trouve relativisé lorsqu'on constate qu'il s'agit d'un phénomène qui se trouve au cœur du devenir de toutes les sociétés.

5) En profondeur, et c'est aussi un reproche-éloge pour moi, Bastide paraît trop cultivé pour le moment présent. C'est frappant si l'on relit son grand article sur la Nature humaine, qui conjugue à la fois, ce qui devrait être toujours le cas, la richesse de l'information anthropologique et la profondeur de la réflexion philosophique. P. J. Simon, s'étonnant à Cerisy que l'on ne trouve plus guère de jeunes professeurs du type Roger Bastide, se demandait si le moule en est cassé. Je pense que oui, avec la détérioration de l'enseignement secondaire dans le domaine des lettres et de la pensée, auxquels on n'accorde plus le loisir nécessaire. On n'étudie plus à fond les grands classiques, ni l'histoire, on a abandonné les langues anciennes, on a réduit la philosophie à la portion congrue, on a du abaisser le niveau des grands concours littéraires. Des cours comme ceux que nous donnons dans le supérieur en sociologie et ethnologie sont techniques et spécialisés. Ils forment des sortes de plombiers de la profession. On ne trouvera donc plus guère en France des esprits aussi informés et aussi ouverts que pouvait l'être un Bastide sur la littérature en général, sur l'art, sur l'histoire de la pensée ; or, cette formation engendrait des intellectuels méthodiquement relativistes, sceptiques et surtout familiers d'une distanciation critique libératrice des pressions et des idées toutes faites. Mais l'humanisme a été remplacé là aussi par une scolastique prompte à fournir des trucs, des recettes et des réponses, à satisfaire aux besoins de l'immédiat, selon l'esprit des moulinettes réductionnistes à la mode, en tenant à l'écart des gêneurs comme Husserl ou Popper.
    Ce dernier a pourtant bien établi que le véritable esprit scientifique est cumulatif, et c'est à la science ainsi conçue que l'œuvre de Bastide a prétendu apporter une contribution, qui, justement parce qu'elle est modeste, reste sans aucun doute exemplaire, plus profonde que celle des faiseurs de systèmes. Mais, justement, lui pardonnera-t-on d'avoir, par exemple, brisé les frontières entre psychologie et sociologie ? Tabou durkheimien dont l'origine remonte à Auguste Comte, mais que respecte encore en profondeur un Lévi-Strauss.

    Sans doute faudra-t-il attendre une sorte de Renaissance pour que disparaisse la "misologie", et pour que revienne le temps du loisir, de l'otium philosophicum, du raffinement, du scrupule, de la lenteur prudente dans la réflexion et l'approfondissement, qui caractérisaient les savantes approches de Roger Bastide.