INTRODUCTION À LUCIEN LÉVY-BRUHL

    Lévy-Bruhl avait été frappé de rencontrer dans nombre de sociétés inférieures (vocabulaire d'époque) un ensemble d'habitudes mentales excluant l'abstraction, le raisonnement et les opérations discursives de la pensée et qui ne saurait être attribué à la torpeur intellectuelle, au nombre restreint d'objets auxquels pensent les primitifs, au caractère uniquement matériel des buts qu'ils poursuivent. Ces primitifs se révèlent en effet pénétrants dès que l'intérêt s'éveille en eux, capables de se souvenir et de porter leur attention sur un nombre illimité d'objets inaccessibles aux sens. Ce fait crucial appelle des explications.

    Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures mettent en relief les variations dont semble faire preuve l'activité mentale au cours de la préhistoire et de l'histoire et cherchent la raison d'être de ces variations dans l'état social et les mœurs. Lévy-Bruhl y établit l'existence de liaisons mystiques s'effectuant en vertu de participations et d'exclusions soustraites au principe logique de contradiction qui passait jusqu'alors pour régir toutes les démarches de l'esprit ou peu s'en faut.

    Dans La Mentalité primitive : même étude de l'activité mentale avec le même esprit et les mêmes méthodes. Il abandonne l'analyse abstraite qui lui avait permis d'opposer l'attitude logique et l'attitude de participation mystique (appelée prélogique). Il entreprend de montrer pourquoi et comment la mentalité primitive diffère de la nôtre. À l'étude comparée des représentations collectives et des pratiques propres à l'Australie, la Nouvelle Guinée, l'Amérique du Nord, l'Insulinde et l'Afrique, il demande les données, les cadres et le contenu de l'expérience primitive.

    La pensée primitive s'identifie avec les mouvements profonds de la vie : elle est émotion, réponse, action.
La vie, la mort, l'ordre du monde s'offrent à elle et s'expliquent par eux-mêmes : ils sont une révélation, ils manifestent l'action de forces occultes.
Indifférente aux liaisons naturelles, la pensée primitive ne voit dans ce que nous nommons cause qu'un instrument au service des forces occultes.

    Des préliaisons affectives établissent le passage immédiat de telle perception sensible à telle force invisible (appréhension directe, intuition plutôt que passage). Donc foi entière en la présence et en l'action des forces inaccessibles aux sens : d'où l'inutilité des inductions par lesquelles notre expérience se développe.

Repères biographiques et bibliographiques

cf Georges Davy, Sociologues d'hier et d'aujourd'hui, PUF, 1950.
Jean Cazeneuve, La mentalité archaïque, A. Colin, 1961.
Edward Evans-Pritchard, La religion des primitifs, Payot, 1971.

1857 : né à Paris
1876 : École Normale Supérieure
1879 : Agrégation de philosophie
1884 : Doctorat ès lettres sur L'idée de Responsabilité

Professorat de philosophie aux lycées de Poitiers (1879-82), d'Amiens (1882-85), à
Louis le Grand (1886-95)
Maître de conférences suppléant à Normale Sup (1995-96)
1899 : Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris
1900 : Directeur d'études pour la philosophie
1902 : Chargé du cours d'histoire de la philosophie moderne
Depuis 1886 : professeur également à l'École libre des Sciences politiques

Parmi les principales productions philosophiques :

1890 : L'Allemagne depuis Leibniz (Hachette)
1894 : La philosophie de Jacobi (Alcan)
1900 : La philosophie d'Auguste Comte (Alcan)
1903 : La morale et la science des mœurs (Alcan)

Série des ouvrages consacrés aux primitifs :

1910 : Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures
1922 : La mentalité primitive (C. R. dans R. M. M., 1922, Lenoir)
1927: L'âme primitive (RMM, 1928, pp. 381-407)
1932: Le Surnaturel et la nature dans la mentalité primitive (RMM, 1932, Blondel) 1935 : La mythologie primitive (RMM, 1936, Blondel)
1938 : L'expérience mystique et les symboles chez les primitifs (RMM, 1939, Blondel)

Traits fondamentaux de son œuvre et de sa pensée :

Rigueur, précision, sélection des données, lucidité.

    Aussi bien dans ses études sur les primitifs que sur la morale, il a pour but de faire accéder la connaissance de l'homme à la même positivité que celle de la nature. Il est poussé par sa propre tournure d'esprit, sa méditation de Comte et sa rencontre avec Durkheim.
Tout en abandonnant la croyance à l'identité de l'esprit humain (primitif ou civilisé) et en adoptant celle de la relativité de cet esprit, de sa dépendance vis-à-vis de ses conditions d'existence et de son développement, il distingue en gros seulement deux champs de relativité, au sein de chacun desquels les correspondances structure- mentalité sont assez peu différentes pour se grouper en un seul faisceau.

    Il y a une sorte de psychologie collective des primitifs en général qui serait l'introduction nécessaire à toute sociologie explicative et qui lui préparerait précisément des instruments et des critères d'investigation et d'explication (tels que compris par Blondel).
Ainsi on comprendra que les primitifs pensent suivant une prélogique de la participation et perçoivent immédiatement une expérience mystique où nature et surnaturel non seulement se pénètrent, mais sont aussi immédiatement donnés l'une que l'autre.
Les événements : monstre, accident, maladie, signe insolite, faute, impureté, succès, rêve, présage, ordalie, divination, sont autant d'occasions par où se révèle l'existence bienveillante ou menaçante des forces occultes.
Même la technique capte l'efficacité mystique, ce qui explique que le progrès de la technique puisse s'allier avec la persistance de la mentalité mystique sans forcément la dissoudre au profit d'une interprétation purement rationnelle du succès de ses mécanismes.
Il y a perception immédiate de l'invisible dans le visible, du surnaturel dans la nature. C'est plus profond que de dire comme dans le premier livre : imperméabilité à l'expérience.

    Pour le primitif, l'emploi du mot âme est moins délimité que chez nous (la vie).
L'individu ne se pense guère que comme membre du groupe (individualité à plusieurs). Même à la mort, l'individu ne se détache pas facilement de l'ensemble.
Quant à l'antithèse prélogique-logique elle est moins forte qu'on a voulu le dire.

Lire Davy, 247-249.

Le problème des primitifs

    A. Déjà posé et étudié par les anthropologues britanniques (Tylor, Frazer). Leur psychologie appuyée sur l'animisme n'offrait qu'un reflet plus ou moins grossier et déformé de la psychologie humaine courante. Chez Lévy-Bruhl, il y aura contraste.
Dans l'anthropologie britannique, le point de vue est celui de la psychologie individuelle : chez Lévy-Bruhl, celui de l'étude des représentations collectives (Fonctions mentales..., PUF, 1951, 9e éd., pp. 1 & 15).
Dans l'anthropologie britannique, les fonctions mentales des primitifs sont identiques aux nôtres, pour Lévy-Bruhl, le contenu et le cadre de l'expérience des primitifs ne coïncident pas tout à fait avec les nôtres. Ils ont d'autres façons de penser et de sentir.
Le problème de l'anthropologie britannique consistait à rechercher comment des fonctions mentales identiques aux nôtres pouvaient présenter ces déviations qui nous paraissent étrangères et qu'ils mettaient au compte de la naïveté ou de la faiblesse mentale des peuplades sauvages.
Lévy-Bruhl pose la croyance à la relativité de l'esprit et à sa dépendance vis-à-vis de ses conditions d'existence et de son développement, du langage, des traditions et des institutions (Fonctions mentales..., 19, 20). Lévy-Bruhl passe du pluralisme variable (Durkheim) et de la continuité (Tylor) à un simple dualisme et à une quasi discontinuité. Mais il s'agit surtout d'un procédé heuristique (Fonctions mentales..., 20, 21).

    B. Cependant Mauss rejettera au nom précisément de l'histoire de l'esprit humain le vocable de mentalité primitive, avec la simplification contraire à la réalité qu'il implique (Australiens, Africains, Indiens diffèrent ; en outre il est des dégénérescences et des évolutions aberrantes : histoire de progrès récessifs, migrations, évolutions).
Mais Lévy-Bruhl ne prétend pas substituer une simple description générale et à vol d'oiseau à une explication particulière et rigoureuse, mais au contraire il veut fournir une introduction à une préparation à cette explication en présentant un fond de similitudes assez important pour que l'on puisse parler d'un type.
Il donne un fil conducteur pour la connaissance de certains mécanismes de pensée, schèmes de représentations et lois mentales.
Il fournit des éléments qui serviront à définir certains grands problèmes soulevés par les institutions, les techniques, les arts et les langues des primitifs.
Dans Les fonctions mentales..., il montre comment le primitif raisonne : la loi de participation.
Dans La Mentalité primitive, il montre comment le primitif se représente l'univers.
Dans L'âme primitive, il montre comment le primitif conçoit son individualité et celle des membres de son groupe.

    Essayer, au lieu de ramener les primitifs à nous pour les expliquer, de retourner à eux pour les comprendre. Mais ne pas se substituer en imagination aux primitifs (anthropologie britannique). Ne pas les traiter d'anormaux : paresse et faiblesse d'esprit, confusion, ignorance enfantine, stupidité. Cependant relation avec mentalité infantile et morbide étudiée par Cazeneuve ch. 16 et 17.
Ne pas expliquer la mentalité primitive par une insuffisance ou un recul.

Le raisonnement du primitif selon la loi de participation

    Lévy-Bruhl utilise dans ses ouvrages des récits d'explorateurs ou de missionnaires, des rapports d'administrateurs, des textes indigènes publiés avec transcriptions phonétiques.

    Une question se pose : si les observations sont exactes (à supposer qu'elles le soient), peuvent-elles légitimer les inductions que l'auteur leur fait appuyer : c'est-à-dire, ont-elles valeur de lois psychologiques ? L'autorisent-elles à parler d'une mentalité primitive une et distincte de la mentalité civilisée ?
Dans les représentations collectives des primitifs, entrent des éléments affectifs et moteurs. Des propriétés mystiques sont attribuées aux animaux, aux plantes, aux parties du corps humain, aux êtres inanimés, au sol, à la forme des objets fabriqués. (Fonctions mentales..., 37-38).

    Le primitif apparaît comme incapable de distinguer le vivant de l'inanimé (image = alter ego, Fonctions mentales..., 41), l'image du modèle, le nom de l'individu qui le porte, l'ombre du corps qui le projette, le rêve de la réalité, il les distingue mais les croit sans cesse affectés l'un par l'autre (Fonctions mentales..., 43, 46, 57).
    Le rêve est une conversation avec les esprits des morts.
    La communication entre la réalité sensible et les puissances mystiques est constante.
    Il y a appartenance de l'ombre au corps, de l'image au modèle, etc. L'individu a des appartenances dans les objets en relation de ressemblance ou de contiguïté avec lui. La vénération dont un saint est l'objet s'étend à ses appartenances.
    La participation ne résulte pas d'un transfert, ni d'une simple association d'idées, elle ne s'explique pas non plus par un usage puéril du principe de causalité, elle est originelle et immédiate. Elle équivaut à une identité.
    Il semble en résulter que les primitifs ne perçoivent ni ne sentent comme nous, qu'ils mélangent comme à plaisir le monde naturel et le monde surnaturel, l'activité réelle et l'activité de rêve (Fonctions mentales..., 66-67).

    Nous sommes en présence d'une activité mentale autre que la nôtre (rationnelle, individuelle, logique et soumise à l'expérience), celle-là est mystique et collective (mystique parce que collective), prélogique et imperméable à l'expérience. Les associations émotives remplacent les distinctions logiques ; les préliaisons empêchent l'analyse et le raisonnement de s'exercer.
    Définition de la loi de participation (Fonctions mentales..., 76). Le concept est devenu plus souple à l'usage et au contact des objections, mais déjà il nuance l'idée de prélogique (Fonctions mentales..., 70,79).
    Antilogique, la mentalité primitive serait inintelligible pour nous, alogique elle serait la confusion même.
    Lévy-Bruhl accepte par avance les tempéraments qui seront requis à son principe, mais le problème reste : comment combler l'abîme entre les deux mentalités et entre la loi de contradiction et celle de participation ? (Fonctions mentales..., 116).
    La juridiction du prélogisme déborde sur l'individuel, mais inversement le logique s'insinue dans la sphère collective (Fonctions mentales..., 113).

    Si la pensée primitive procède par abstraction, généralisation et classification, c'est dans un sens mystique plus que logique qui fait apparaître l'habitude de vivre et de sentir les rapports des choses bien plus que de les analyser et de les objectiver (Fonctions mentales..., 115). En conclusion : opposition des deux mentalités (Fonctions mentales.... 148).
Dans les deuxième et troisième parties des Fonctions mentales..., Lévy-Bruhl cherche une vérification de la loi posée dans le langage, d'abord ch. 4 : nombre (duel, triel, pluriel), expressions des formes, positions, mouvements des êtres et des objets, abondance des suffixes et préfixes, langage par gestes, richesse et pauvreté du vocabulaire correspondent à une manière d'abstraire et de généraliser, puissance mystique des mots.

    À la question posée dans les Fonctions mentales..., 161, il donne une réponse (Fonctions mentales..., 196).
    La numération (ch. 5) offre des constatations analogues à celles du langage. Elle est appréciation qualitative et intuitive de la somme (Fonctions mentales..., 205).
    La mentalité prélogique supplée au défaut de noms des nombres, quand elle ne compte pas au-delà de 2 ou 3. Une numération concrète consiste par exemple à faire correspondre ordinalement les objets, à compter en fonction d'une série fixe de points de repère concrets, entre autres une succession donnée des parties du corps, sans qu'il y ait à dégager un nombre abstrait se séparant des objets nombrés (Fonctions mentales..., 219-220).
    Lévy-Bruhl dit aussi la puissance mystique des nombres (Fonctions mentales..., 235, 249).
    Les ch. 6, 7 et 8 forment la troisième partie étudiant les institutions où sont impliquées des représentations collectives régies par la loi de participation (reprise en d'autres livres) .
    La chasse : actions mystiques, exercées sur le gibier (danses, jeûnes, incantations...) pour le faire venir, pour le paralyser, pour l'aveugler, actions mystiques exercées sur le chasseur, cérémonial pour apaiser l'esprit du gibier abattu.
    Pour la pèche, comme pour la guerre : semblables actions mystiques.
    Les cérémonies intichiuma : lire les Fonctions mentales..., 285-286.
    Rites de la couvade : pratiques relatives à la grossesse, à l'accouchement à la première enfance, solidarité père-enfant (Fonctions mentales..., 299, 300).
    Les ch. 7 et 8 portent sur la maladie, la mort, la divination, la naissance, l'initiation, le chamanisme. Ils seront réétudiés dans La mentalité primitive de même que le ch. 9 touchant aux mythes et symboles.

La vision mystique de l'univers par la mentalité primitive

    Il faut d'abord renoncer à deux notions qui dominent la science et l'expérience vulgaire : les notions d'expérience et de cause. Ne pas accuser les primitifs de raisonner mal.
    Derrière les apparences, le primitif recherche non la raison des choses mais des forces mystiques occultes seules capables de produire et d'expliquer.
Cependant l'intuition de l'invisible ne peut avoir pour effet de donner la perception sensible de ce qui ne tombe pas sous les sens. Elle est une foi.
Inversement les primitifs ne peuvent apercevoir les successions causales qui nous paraissent à nous les plus faciles à identifier : la cause mystique est extra-spatiale et extra temporelle, elle répond au pourquoi et non au comment.
    La conception de la causalité est donc symbolique et occasionnaliste, la représentation du monde, systématique et théorique et non pragmatique. Tout fait étrange est une occasion exceptionnelle de communiquer avec l'invisible.
    La Mentalité primitive n'est pas équilibrée par la conception d'un ordre fixe du monde : les présages sont sentis comme déterminant le réel en même temps qu'ils le manifestent.
    Confusion du signe et de la cause.
    Les ordalies montrent jusqu'à quel point les primitifs n'attribuent de causalité véritablement efficace qu'aux seules actions mystiques que provoquent les "occasions" que nous offrons par nos gestes ou nos actes : procédé judiciaire et divinatoire.
    Même les techniques n'ont qu'une efficacité indirecte.
    L'esprit de l'ordalie est considérée comme ayant le pouvoir de dompter et de détruire les mauvais esprits dressés par les sorciers pour leur œuvre de mort.

    Cependant l'ordalie n'est à proprement parler ni châtiment, ni surtout jugement, c'est essentiellement un rite, un remède mystique à un mal mystique, une opération destinée à prévenir ou à éviter les conséquences funestes que la faute commise (meurtre, adultère...) ne manquerait pas d'entraîner pour le groupe social. C'est une expiation au sens phénoménologique et étymologique du mot.

L'âme primitive

    L'individu, quoiqu'il ait le sentiment de son existence personnelle, n'a pas plus que l'enfant une notion claire de son moi, de son âme.
Il s'apparaît à lui-même comme il apparaît aux autres et comme les autres lui apparaissent, sans s'opposer aux êtres et aux objets de la nature ambiante et sans même s'en distinguer proprement.
    Tous les êtres sont pour lui comme le véhicule et l'incarnation diversement spécifiée de cette force anonyme et impersonnelle que la sociologie durkheimienne a popularisée sous l'un de ses noms indigènes: le mana.
    Le mana est à la fois comme une substance, une essence, une force, un ensemble de qualités. La participation à cette essence définit et distingue les choses. Cette participation confère aux choses et aux êtres un caractère sacré et mystérieux qui anime toute la nature, qui institue comme une parenté et une interaction entre toutes ses parties qu'elles soient de l'ordre animal, minéral ou végétal.
    Pour le primitif, des voix invisibles parlent dans le bruissement des branches, dans le murmure du vent, dans le grondement des eaux qui se précipitent.
La communauté d'essence de certains êtres et de certains objets est à la base du totémisme.
Matière, vie et âme se confondent en un même tout et se répandent individuellement en une foule d'êtres.
L'âme n'est pensée isolément ni par rapport à son corps ni par rapport aux autres âmes.
L'individu ne se pense guère qu'en tant que membre du groupe : Voilà mes terres, les 10.000 ares de terrain de la tribu.
Parenté classificatoire et droits de propriété sont définis à partir du groupe.
Ni propriété personnelle du gain, ni innocence quand un membre de son groupe a fauté.
L'individu s'apparaît et apparaît toujours entouré d'un halo mobile d'appartenances : tout ce qui croît sur le corps (cheveux, ongles...), les sécrétions, empreintes laissées sur un siège ou sur le sol, traces de pas, restes d'aliments, vêtements, tout ce qui a été en contact intime et fréquent avec l'individu est assimilable à sa propriété personnelle.
L'âme ne peut être isolée de son corps dont elle est une appartenance essentielle.
Dans certains cas, les appartenances sont regardées comme le double de l'individu : l'ombre. La graisse des reins, principe mystique de vie offre aux sorciers de puissants moyens d'action (Davy, 200, 201).

    Cas de dualité et de bi-présence, déjà indiquée dans La Mentalité primitive : hommes-léopards, loups-garous, dédoublement des sorciers.
En fait, les primitifs en général n'ont pas l'idée de ce que nous appelons âme. Comme l'ombre, le sang, le souffle, elle est une appartenance essentielle de l'individu. L'ombre est d'ailleurs comme un double, une réplique de l'individu, lequel est un "lieu de participations" et non une entité indépendante et isolée.
    Les limites flottantes de l'individualité s'observent dans les rites de la mort. L'âme du mort séparée du cadavre reste tout de même unie, affectée de tout ce qui l'affecte.
    Lévy-Bruhl en conclut que les morts ne sont ni des esprits, ni des âmes mais des êtres semblables aux vivants. Entre les deux mondes, il y a communication constante, symbiose mystique des vivants et des morts. Le petit fils est la réincarnation du grand-père dont il a le nom.

Conclusion

    À coté de l'aspect mystique dans La Mentalité primitive n'y a-t-il pas l'aspect technique ?
Ces techniques n'ont-elles pas agi comme réducteur puissant de l'imagination mystique ? Pour conclure, il faudrait admettre ce postulat que posséder un mode d'activité, c'est posséder du mème coup l'analyse de cette activité et la connaissance réfléchie des processus mentaux ou physiologiques qui l'accompagnent.

1) Position intenable : la technique se développe dans son plan propre sans modifier radicalement celui des représentations. Hétérogénéité des deux domaines.

2) Le mécanisme des causes secondes n'a jamais à lui seul une efficacité suffisante, il faut l'efficacité du mana, donc selon Lévy-Bruhl la subordination de la technique à la puissance mystique.

3) L'habileté pratique n'implique pas l'activité réfléchie de l'entendement, ni la possession d'un savoir capable d'analyser et de s'adapter à des cas imprévus. Même de nos jours, la technique charrie encore un résidu mystique. Ceci s'explique parce que la mentalité primitive est une structure de notre psyché. (Cf Lévi-Strauss, La pensée sauvage).

En résumé : Loi de participation (référant au raisonnement) .
Mysticisme et occasionnalisme (touchant la vision de l'univers).
Dépendance et appartenance (concernant la vision de l'homme).

Lire Cazeneuve, 43-45.

(D. G. 1983)

LÉVY-BRUHL

Relectures

    On pensait que la nature humaine était partout la même  avant que l’anthropologie, la philosophie, l’ethnographie posent un regard nouveau sur les différents peuples de la planète en appliquant une méthode scientifique partant de l’analyse des faits et non plus à partir de principes à priori.

    Lévy-Bruhl admet d’emblée qu’il puisse exister entre les sociétés humaines de grandes différences   quant à leur mode de pensée, leur intellect, leur logique... en partant des faits émotionnels et intellectuels que sont les représentations collectives déterminées par la loi de participation.

    Ses conceptions ne sont pas faciles à définir. Elles ont évolué d’un ouvrage à l’autre. Et dans ses Carnets posthumes l’auteur répudie les principes dont il avait fait sa base au départ. Comment comprendre la notion de participation qui est le pivot de la pensée de Lévy-Bruhl puisque l’on assiste progressivement à un changement de perspective ? Il la débarrasse d’abord de toute origine prélogique et fait appel ensuite à  la catégorie affective du surnaturel qu’il définit en affirmant son caractère affectif, émotionnel en liaison avec l’expérience mystique et mythique.

    L’expérience mystique  n’est pas une fonction logique de l’esprit, c’est la manière de ressentir une autre réalité dont la présence est sentie affectivement. Elle joue un rôle important pour caractériser la mentalité primitive. Mais pour Lévy-Bruhl,  celle-ci n’est pas propre aux primitifs, elle y est simplement plus marquée. L’esprit humain est duel, à la fois rationnel et émotionnel.  Ce sont seulement les proportions entre ces deux termes qui changent au cours de l’évolution qui va pour lui  de la mentalité primitive où les participations sont plutôt senties, à la mentalité logique des sociétés plus avancées où les participations tendent à être représentées  puis la pensée se conceptualisant, elle semble  s’affranchir des éléments émotionnels. Mais les représentations collectives qui ont précédé le concept ont laissé des traces : les éléments mystiques....et les éléments émotionnels ne sont pas disparus pour autant.

    Cette mise en évidence de la part de l’affectivité, de l’émotion dans la connaissance de la pensée intéressait jusqu’alors assez peu les chercheurs. La dualité permanente de l’esprit humain que cette perspective évolutionniste recouvre, peut donc être orientée différemment suivant les sociétés et la relation qu’elles entretiennent avec la connaissance.
Cette relativité ouvre la voie à des recherches plus approfondies dans beaucoup de domaines : la sociologie, la psychologie, la génétique, la psychopathologie, la neurobiologie, l’étude de l’inconscient...

    À partir des questionnements de Lévy-Bruhl et tout en tenant compte des critiques qu’ont suscité ses livres, différentes formes de connaissances peuvent être mises en évidence.
    Par l’intermédiaire de ces  biais, j’envisage d’explorer le champ artistique africain encore  largement  imprégné par cette expérience mystique.

Anita BEDNARZ
Février 2004

 CONTRIBUTION-2 : LEVY-BRUHL


                1-Numérisation, langues et représentations collectives :

 A ce niveau, il faut noter dans le concept sociologique africain la force de la mystification et la séparation du genre homme/femme évaluées à 3 pour l’homme et à 4 pour la femme. La symbolique est que le même bonheur et/malheur arrive toujours 3 fois dans la vie de l’homme et 4 fois dans celle de la femme, sans aucune solution possible de résolution qu’une foi le nombre 3 ou 4 atteint. La philosophie est le nombre impair : 3 =géniteur, donneur de sperme pour la germination et la paire : 4 synonyme de fertilité, de fécondité pour la natalité et la vie comme une gardienne de la calebasse vitale africaine : élément végétal très ritualisé.
Ainsi, les représentations collectives restent vivaces, solidaires et communautaires à la différence de celles occidentales : individualistes, égoïstes et de fois mécaniques. Alors « à ce stade, il faudrait parler plutôt que de parler de représentations collectives, d’états mentaux collectifs d’une intensité émotionnelle extrême » (p.427) ; n’est pas à notre sens  une chose émotionnelle, mais structurelle, éducative, donc institutionnelle dans les camps d’initiation, dans la mémoire orale, même si l’écriture produite par de vrais chercheurs africains en 1910 faisait défaut. Leur culture longtemps condamné à la négation sans autre forme de procès avait pourtant le savoir et l’avoir. Seul le pouvoir faisait défaut. Dès lors, nous pouvons dire que le cœur est notre meilleur arbitre, pas les préjugés hégémonistes incrustés en l’autre pour vilipender l’autre en «  primitif  inférieur » et l’autre en « primitif supérieur ». A notre sens, ce sont des terminologies caduques qui déplacent le débat  du terrain de l’esthétique morale des peuples à celui de la science et de la technologie unijambiste. C’est en quelque sorte une altération systémique et radicale peu empirique et formelle loin du structuralisme de Claude LEVY- TRAUSS bien contraire à la philosophie africaine solidaire. Alors le sacré, l’ésotérique n’est ni mystification, ni obscurantisme pour un initié. Ainsi, les traditions loin d’être des obstacles sont les sources authentiques des savoirs faire et être au niveau cognitif, sensoriel, intuitif  et actif.
Nous pouvons dire que la parole intervient comme une valeur culturelle universelle et égalitaire entre tous les peuples du monde sans préjugés acceptables si ce n’est la mauvaise conscience qui la guide. Affirmons avec cette logique de parole universelle qu’elle est source et tombeau de nos désirs et sentiments exprimés ou tus en nous. Retenons le caractère universaliste comme un véhicule scientifique, linguistique et technique de communication partout ailleurs. Ce qui à notre sens est source de participation. La maîtrise de la langue d’autrui et de chacun représente la meilleure participation à la meilleure maîtrise de la culture universelle et de la science. A ce niveau, nous africains avons une longueur d’onde suite à la colonisation et à la rencontre des continents de par l’action et la volonté des hommes.
Au niveau anthropologique et pour revenir au texte soumis à notre commentaire, nous pouvons attester que la parole est levain, force et puissance du sacré pour magnifier  les « caractères des langues et ceux de la mentalité des groupes sociaux » sans prétentions aucunes. D’où la réalité de la greffe du fond sémantique de nos langues au fond sémantique français ou anglais avec succès et esthétisme fort réussi par certains auteur africains comme Ahmadou KOUROUMA, ANOZIE, et WOLE Soyinka dans leurs écrits. Cette participation à la décolonisation de l’écriture est un repère et une recherche d’originalité qui brise les chaînes du classicisme bourgeois de l’écriture afin d’avoir une écriture à nous dans la même pensée de l’écriture universelle. Ceci comme le patronyme et le prénom qui sont une force de participation de la famille, du lignage, du village, d’une communauté à la consolidation de son histoire de fondation pour mieux exister. C’est même une prouesse à notre sens de la recherche de l’inédit pour être au lieu de paraître et singer.
               2-Conscience individuelle, symbiose et aliénation culturelle :
C’est ce que semble dire la citation évoquée sur Lévy-Bruhl : « au fur et à mesure que la conscience individuelle tend à s’affirmer, le sentiment de symbiose mystique du groupe social avec les groupes ambiants d’êtres et d’objets devient moins immédiate, moins
 Constante » (p.443). En ce qui concerne le religieux et l’assimilation culturelle. Empêcher un peuple d’exister religieusement, c’est le traité de « barbare et de sauvage » et détruire ses stigmates culturels pour mieux l’asservir : Colonisation comme une panacée servie pour déstabiliser et assimiler. Le résultat est hautement bénéfique aux colons au niveau socio-économique et politique. Mais, enrichissant pour les colonisés au niveau linguistique (culturel)  et politique, conformément à notre vœu de  civilisation de l’universalité.  Dommage ! Avec la colonisation planétaire, les données sont les mêmes avec le bouleversement chez les Huichols et les Zunis du Nouveau Mexique comme nos peuples d’Afrique. HEUREUSEMENT !...  que nos mythes, symboles, devins, dieux et Ancêtres, prêtres… demeurent vivaces dans les mentalités et la participation collectives à nos croyances ancestrales : religion traditionnelle monothéiste en milieu comme de plus en plus en ville malgré l’Islam et le Christianisme au demeurant efficaces en moyens et investissements. « Tant que dure la période de symbiose mystique, les mythes demeuraient rares et pauvres (Australie, Indiens de Centre et du Nord, du Brésil)… »-  pose une vérité d’une certaine époque, mais pas en totalité en Afrique sub-sahélienne où les gens sont polythéistes. Ainsi, « les Morts ne sont pas morts » comme le soutien le Sénégalais Birago DIOP. Le monde invisible des Ancêtres représente encore une force régulatrice du monde visible à travers les cultes importants de la chefferie de village avec l’autel supérieur de la terre ( simbom) ; l’autel de brousse (nymbye) ; l’autel de l’eau (buu) ; l’autel du feu (nambinu et la forge) ; les cultes de divination, de chasse, de masques… Nous pouvons dire que les fonctions mentales, culturelles, économiques, techniques, politiques se créées, se perdent par accidents de l’histoire de l’humanité, mais ne disparaissent jamais. Elles perdurent dans l’esprit collectif, se recréées ou se reconstitues par la force du même mysticisme et mythe ancien comme l’hydre qui renaît de ses cendres pour perpétrer l’histoire et l’existence humaine dans la continuité et l’évolution sociétale sous d’autres repères gardant le même fond de spiritualité pour la pérennisation des structures communautaires séparant l’iconoclaste du virtuel idéaliste en d’autres cieux ou les unissant sous d’autres. Ainsi, nous pouvons dire que l’expérience mystique en Afrique est vitale, ne meurt pas, se découvrent et se recréent à d’autres époques car le médium de la participation est didactiquement transmise de génération en génération en suivant des reformes acceptées par l’ordre rituel puisque nous évoluons dans la philosophie de l’ordre dominant (humain) sur l’ordre dominé (nature) où tout est pouvoir, découvertes, incertitudes force technologique ou péril.
C’est à ce niveau que ce situe le drame, nous dirons plutôt « le péril de l’Afrique » : Afrique longtemps baillonnée, exploitée, victime de toutes sortes d’expérimentations comme un « champ école » de la connerie des autres sous forme de tragédies sociales, culturelles, économiques, politiques.
                   3- Les différentes tragédies programmées du Continent noir :
- Première : L’Esclavage.
- Deuxième : La Colonisation.
- Troisième : L’impérialisme et le néocolonialisme.
- Quatrième : Le racisme sous toutes ses formes et couleurs.
-Cinquième : L’AFRIQUE  ignorée et oubliée dans le concert de Nations.
-Sixième : La pauvreté économique du Continent noir programmée depuis l’esclavage et la colonisation avec pillage en hommes, en richesses et en ressources naturelles.
- Septième : La mauvaise Gouvernance économique et politique.
- Huitième : La Démocratisation de façade et les élections truquées partout en Afrique et la relecture des Constitutions.
- Neuvième : Les disparités régionales politiques, climatiques, environnementales.
- Dixième : Le phénomène de l’immigration pour quête du Bonheur dans l’hexagone avec morts dans le désert et en mer.
- Onzième : Les Guerres fratricides et politiques entretenues en Afrique pour mieux dominer et piller le Continent.
- Douzième : Le choc des Traditions et de la Modernité dont la jeunesse est la plus victime.
Nous pouvons continuer la liste, traduisant le psychodrame, mieux les tragédies du vieux continent. Concernant le texte de Lévy-Bruhl, il est intéressant d’en exploiter les idées de base en terme de représentations collectives et/ou individuelles, en terme de symbiose source de déstructuration sociales et/ou confinées, de neurosciences en un mot, mais la philosophie de base demeure caduque et dépassée en emploi de terminologie telles « les sociétés primitives »/ « sociétés supérieures » ; « mentalités inférieures »/ « mentalités supérieures »…propos colonialistes mêmes dans la recherche sociologiques où tout ce qui vient de l’autre comme prouesse intellectuelle est d’emblée taxée de mauvaise, d’incompétence créant ainsi la supériorité intellectuelle du blanc par rapport au noir. La nouvelle génération de chercheurs africains que nous représentons n’a plus ce complexe séculaire car le noir imbus de sa double culture a souvent plus d’intelligence et de compétence. D’expérience du terrain de la recherche longtemps accomplie, le blanc se rebiffe, fait la tortue en rentrant ses pattes dans sa carapace quand il ne comprend rien de nos us, rites, pratiques et coutumes.  Le contraire étant possible pourquoi juge-t-on autrui par rapport à soi ou à Ego ?  Voyez un peu l’image du Persan Ubeck jugeant maladroitement les mœurs françaises dans l’œuvre « Les lettres persanes » de Montesquieu : «…le vin que nous buvons n’est pas du vin et le pain que nous mangeons n’est pas du pain… ». Quel merdier  pour l’œil et l’esprit de l’un, l’autre, que vous et moi ?  Le savoir dans la différence reste le seul terreau des sciences sociales, de la culture, de l’économie, des techniques et sciences, de la politique…où nous devons donner les uns aux autres pour le dynamisme de la culture du « donner et du recevoir » concept cher à Aimé CESAIRE. Avons- nous évolué ensemble ou avons-nous régressé
 Ensemble jusque- là et quelle conscience nous reste-t-il pour bâtir ensemble ?  Dans le pluralisme et la pluridisciplinarité pour que demain le monde sera pour tous. Lévy- Bruhl  nous donne une matière à réflexion pour relancer le bon débat au sens pluriel du terme et non à sens toujours unique donné à vous seul.

YAO Wuobessa Issouf
Enseignant –chercheur et Consultant
(Sociologie et pédagogie)
BURKINA FASO